Ici et maintenant. Fin Juin. Assis sur un petit monticule de terre qui me permet d’apercevoir les alentours, j’observe les allers et venues. Dans ce festival perdu au milieu de la RainForest, un son électronique psyché-trans provient de quelque part derriere les arbres. Il est 11h du matin.
Plus de 2 mois ont passé depuis mon dernier écrit.
J’avais pris quelques notes, oui. Pas le temps de finaliser vraiment, vu la vitesse et la densité des évènements. Mais j’étais sur le coup. Des lignes magiques écrites dans le feu de la situation. Des étincelles produites par la magie d’instants inoubliables.
Seuls les écrits restent. Ou pas. Les écrits brulent, s’effacent, se diluent, se perdent. Disparaissent. Parfois prématurément. Sans copie. Sans sauvegarde. Une existence courte, dont le seul temoin de leur magie en est l’auteur. Lui-même désespéré par la perte d’une alchimie qu’il ne pourra plus jamais reproduire.
Il en fut ainsi. Suite à la disparition de tous mes écrits, je ne pourrai vous retranscrire fidèlement la magie de ces derniers mois. Je ne pourrai vous conter comment, après plus de deux mois de vadrouille, je me suis retrouvé là-haut, tout là-haut. Où le Cap Yorke prend racine. Où la Rainforest s’étend dans une jungle riche et dense. Jusqu’à la côte et ses plages magnifiques, quand, enfin, la mangrove se mêle à l’océan.
Non. Je ne pourrai que vous laisser entrevoir l’esprit, le pourquoi du comment. Comment je me suis retrouvé dans ce festival underground, perdu au milieu du bush. Comment j’ai passé l’enceinte du festoche caché dans les toilettes d’un autobus transformé en maison roulante, avec Francisca, mon âme-sœur et compagne de voyage depuis plusieurs semaines. Comment j’ai retrouvé là une partie de ma Rainbow Family.
Je ne pourrai pas vous raconter le trajet en stop avec Francisca depuis la ferme où nous restions. Tout comme lors du retour du festival aborigène de Laura la semaine précédente. De celui-ci, je ne pourrai vous décrire ces moments magiques d’échange avec les communautés abos présentes. Les danses. Les rythmes. Le poids de l’Histoire, aussi. Et mes retrouvailles avec la Rainbow Family, presqu’un mois après l’avoir quittée. Deux nuits où tout était comme avant. Antony était passé nous chercher dans notre ferme, comme il était venu la semaine d’avant histoire de nous emmener en vadrouille pour le Week-End, autour de Cap Tribulation. Je ne pourrai pas vous faire partager notre rencontre, alors, avec les aborigènes de Wujal-Wujal, qui nous hébergèrent pour la nuit. Ni la rencontre épique avec ceux de Cooktown sur fond de calumet. Ni notre nuit à l’entrée de la piste de Cedar bay et comment le van d’Antony resta coincé dans la rivière. Cedar bay. Lieu inaccessible, vierge et paradisiaque, où certains membres de la family se retrouveront après le Bushweek. Je n’aurai malheureusement pas cette chance et ce lieu restera à jamais pour moi une inatteignable terre promise.
Je ne pourrai vous raconter notre arrivée, avec Francisca, à la ferme des Skinner. Une famille plutôt banale mais adorable, pour qui nous étions les premiers woofers. Notre installation dans le Happy Shed, rebaptisé ainsi par nous, parce qu’arrivés avec rien, nous avions construit notre chez nous en recup’, écoutant des vieux vinyles trouvés là, sur un tourne disque poussiéreux réparé par mes soins. Redécouvrant ainsi quelques classiques jamais vraiment écoutés. David Bowie. Andrew Sisters. INXS. Django Reinhart. Et mon préféré, le seul morceau de rock’n’roll disponible : le 33 tour d’AC/DC. Thunderstruck.
Notre paradis de simplicité. Notre machine à remonter le temps. Un temple des années 80. Pas d’internet, pas de téléphone, pas d’ordinateur. Juste nous deux et les montagnes. La maison du bonheur.
La libération lorsque Grant Skinner signa enfin les papiers pour mon visa et que celui-ci me fut accordé, sonnant la fin de toute une période de doutes et de contraintes, la disparition d’une sensation d’oppressement et de frustration à devoir régler cette question avant de pouvoir retrouver une pleine liberté de mouvement.
Le cambriolage dans le motel où nous bossions pour Grant, qui emporta mon ordinateur, mon iPhone, le disque dur de Francisca contenant deux ans de voyage, mon appareil photo, tous les écrits de mes aventures, la musique grapillée au gré des rencontres. Les photos. Tous mes papiers, carte d’identité, permis de conduire, passeport, cartes de crédit.
Je me vois encore, sous le choc, errant sur le parking du motel, la tête dans les mains. Puis ma rapide décision de ne pas m’attarder et de regarder droit devant. En tirer une leçon de vie. En rire. La perte est matérielle. Remplaçable. Presque. Le reste est dans ma tête. Ne pas gâcher l’à venir par le chagrin de la perte de traces du passé.
Ce cambriolage qui transforma les semaines suivantes en une labyrinthesque aventure administrative, qui, en désagréable filigrane, orienta mes choix jusqu’à ce que la vie resorbe le tout et reprenne le dessus.
Vous n’aurez pas le plaisir, donc, de contempler les paysages infinis de beauté et de diversité que j‘ai pu traverser. Où je suis parfois resté quelques temps, avec l’envie de capturer ces lieux pour l’éternité. Les animaux et insectes multicolores, les papillons étincelants, les forêts foisonnantes de vie, les couchers de soleil aux couleurs d’incendie, les voutes étoilées. Les moments figés. Les communions. Les gens.
Je ne pourrai rien vous dire de mes fructueuses premières prestations de troubadour dans les rues de Cairns. De Moggy, ce vieux gamin magique plein de sagesse, un anglais fraichement débarqué de Glastonburry, et pour qui nous étions les premiers couchsurfers.
De ma première nuit dans la rue.
De la rencontre inattendue avec le gros Scott de Broome. Ma joie lorsque je lui ai sauté dans les bras, puis la soirée dans cet horrible club de backpacker, où l’on n’avait finalement rien à se dire.
Notre arrivée à Cairns après un trajet qui nous aura mis banqueroute, sans trop que l’on comprenne pourquoi. Et le luxueux appartement de Moggy, contraste inattendu avec ma vie des semaines précédentes. Luxe et sérénité au bord de la piscine. Un repos bien mérité.
Il me sera difficile de vous faire partager la remontée de la côte est avec Francisca. 5 jours, rapides et efficaces, dans notre van de relocation pour deux, transformé en autobus après avoir trouvé mes petits parisiens en auto-stop à Bundaberg. Coincés chez deux vieilles accueillantes mais complètement perchées, ils se joignirent volontiers à ce qui devint alors un mémorable road-trip.
Les kilomètres dévorés à toutes vitesse et les spots paradisiaques croisés sur la route. Et cette petite frustration de vouloir rester plus, de pousser plus loin dans des îles renommées ou des plages isolées. Mais le temps presse. Le visa. L’argent qui s’envole.
La séparation, finalement, sur un parking de Townsville, où les garçons décidèrent de tenter leur chance. Chance qui ne viendra jamais. Ils finiront au Club Med des Whitsundays, sous-payés mais heureux d’avoir enfin trouvé un moyen de financer leur fuite en Asie.
Il me sera difficile de vous raconter ces quelques jours au Southern Oracle, festival électronique du côté de Brisbane. La traversée des champs en pleine nuit pour entrer sans payer. Quelques jours à planer. Redescendre en douceur du Rainbow Gathering tout juste quitté, à l’instar de mes trois potes lâchés au bord de l’autoroute. Ils remontent en stop vers le nord à la recherche d’un boulot, comme je programme de la faire après ce petit crochet par Brisbane.
Presqu’impossible de vous décrire ces deux ou trois semaines au milieu de la forêt, dans une éphémère communauté hippie. Le Rainbow Gathering. Il reste le climax de mon périple jusqu’à maintenant. Parce que j’y ai appris une manière différente d’être et de penser. Parce que leur manière de voyager est celle vers laquelle je tend. Vagabonder en prenant son temps, au grès des flots et des rencontres. Ne pas se laisser parasiter par le temps et l’argent. « L’argent rend les gens trop prudent » disait un célèbre voyageur. Vivre simplement pour vivre pleinement.
Cette expérience a largement influencé mes choix et mon style de vie par la suite.
Ici, c’est un quotidien fait de simplicité, d’échange, et d’attention sincère envers son prochain. Notre maison à tous. Où le temps se dilate. S’arrête. S’accélère. Devient une notion subjective et insaisissable. On ne sait plus l’heure qu’il est. On s’en fout. On vit au rythme de nos envies. On passe nos soirées autour du feu sacré, le grand feu communautaire. Le cercle. Les repas. Le food circle. Dunken le fou jouant de la flûte, nu autour du feu. La musique. Les talents des uns et des autres. Les rencontres à toute heure de la journée. Qui se transforment en longs échanges avec des personnes inconnues la veille, parce qu’il n’y rien d’autre à faire qu’à partager.
Ma nuit de pleine lune sous LSD. La plus longue et la plus intense de toute mon existence. Parce que s’il ne devait y avoir qu’une fois, c’etait bien dans ce moment si spécial. Dans cet endroit rendu si spécial. Où la spiritualité est plus intense que jamais, en connection avec la nature, loin de la jungle des villes. Où chacun est l’ange-gardien du voisin. Tout pour rendre cette expérience initiatique particulière. Un voyage incursif et introspectif au coeur de moi-même.
La grande célébration qui ouvrit cette fameuse nuit, offerte par les aborigènes de cette terre.
Les chasses aux champignons magiques durant de longues après-midi au milieu des clairières ensoleillées. Ma première rencontre avec Francisca, dans son petit campement au bord de la rivière, après que les potes m’aient retrouvé me parlant à moi-même dans le retroviseur du van.
Les longues soirées à refaire le monde autour d’un calumet.
Les rencontres. Hamita, l’indien joueur de Hang. Kit et Lili. Manu, Steven. Francisca. Antony, Madhu.
les retrouvailles. Manu, mon compagnon du Nullarbor, et cette collègue Brésilienne du Rainbow Serpent dont j’ai oublié le prénom. Erika, rencontrée quelques semaines plus tôt au Rainbow Temple, tout comme Eric, Tinekemel, Dunken, Marvin .
Et tous les autres.
La longue indécision, au moment de partir. Pour toutes les raisons du monde, on veut rester. Mais on a ce van a ramener à Townsville. On laisse trainer la décision. On attend un miracle. Jusqu’au dernier moment. Moins de 30 heures pour fait 2500km. Et le miracle arrive. Tobias décide de reconduire le van seul. Il a des impératifs et doit partir dans tous les cas. Bien plus qu’un retour d’ascenseur. Il m’offre la chance d’aller au bout de ce que j’ai commencé ici. Il ouvre la porte à la suite. Devenir enfant de la grande famille. Engager la métamorphose.
Ma nuit à Brisbane pour aller chercher le van et le quatrième mousquetaire laissé sans argent à Sydney quelques semaines plus tôt. Fidèle à lui-même, Ely manquera son avion et n’arrivera que le lendemain, me laissant seul face à un constat clair. J’ai perdu l’habitude des villes. Trop grand. Trop bruyant. Trop fake. Dans ce backpacker qui ressemble plus à une usine à voyageurs, je ne me sens plus dans mon élément. Un autre monde. Une autre planète.
Notre arrivée au gathering depuis Byron Bay, tard dans la nuit. Des instructions sur un papier donnant plutôt l’impression de rejoindre une société secrète ou de participer à une chasse au trésor. Un peu le cas, finalement. Dans le van, Tobias et Axel, fauchés, voyagent à l’oeil.
Au milieu de nulle part, sur une piste poussiéreuse, tremblant de froid et de fatigue, marchant pour rester en vie, on trouve Marvin l’Équatorien qui s’est perdu en voulant rejoindre la ville. Puis la première nuit avec toute la troupe, à un petit kilomètre du lieu, parce qu’on avait trop peur de passer la rivière avec le van. Partagée avec deux membres de la famille, ils nous offrirent une introduction en douceur à ce qui nous attendait pour les semaines à venir. À ce moment là, on pensait ne faire que passer. 2 nuits, pas plus, avant de retourner sur Brisbane pour prendre un autre van et filer au nord…
Byron bay. L’Art Factory. La bande des français. Toute l’équipe du Rainbow Temple. La nuit à 7 dans le van des filles. Gwen.
Les adieux avec Anna. Les vrais, cette fois. Je prend soudain conscience du chemin parcouru, ici et dans ma tête. Parce qu’elle a été là comme un fil rouge. Broome, Bali, Melbourne, Byron Bay. Un reflet de moi-même. Sa vie parisienne, ses déceptions, ses espoirs, tout quitter pour ailleurs, pour l’inconnu, l’aventure. L’envie d’autre chose. Et puis ce choix de rentrer après un an. Un moi potentiel que j’ai laissé disparaitre, me laissant ici, face à un horizon ouvert, si large qu’il en est vertigineux. Tourner la page du tourisme longue durée pour faire de mes vagabondages un mode de vie. Si Dieu le veut. Je rêve d’Asie, d’Amérique latine, de transsibérien, mais rien n’est moins sûr. C’est le jeu. C’est ce qui rend les choses plus excitantes.
Le Rainbow Temple. Venus pour deux nuits on restera plus de deux semaines. Deux semaines de surinactivité. À fumer des joints autour du feu, grattouiller, avachis dans les canapés. Parfois participer au dîner. La fresque d’Omar, commandée par Guy, le maître des lieux. Un tableau représentant toute la bande, qui restera accroché au mur pour la postérité.
La première rencontre avec ceux qui seront personnages principaux ou simple figurants des semaines à venir. Gwen, Claire et Tobias. Eric. Erika. La fée Tinekemel. Dunken, l’handicapé social à la recherche d’attention.
Mes nuits avec Erika, isolés dans cette cabane construite dans un arbre.
L’impression déjà de vivre un truc complètement dingue et différent. Sans se douter de ce qui nous attendait.
Le départ soudain de Laure pour la France, après sa rupture avec Omar. Sans au revoir, sans prévenir. Une douche froide, qui nous laisse un moment immobiles et pensifs. Grelotants et abasourdis dans le vent froid du silence qui suivit. Un moment de solitude. Comme un grain de riz qui se coince dans le gosier au milieu d’un grand éclat de rire.
Sans Laure, je devenais soudain le babysitteur des garçon. Un job à plein temps.
L’arrivée inattendue d’Anna, qui revient du nord. Les retrouvailles et le plaisir de partager à nouveau une étape importante de notre voyage.
Le départ du Temple, finalement, fatigués de ne rien faire, d’être incapable de se motiver, et soucieux de trouver un jour un boulot.
Notre arrivée à Byron Bay dans un van de relocation, depuis Sydney où j’avais rejoint la petite bande des parisiens de Cobram. Le départ le jour même, où l’on laisse Ely à lui-meme, sans argent et sans boulot. Pour moi, Sydney n’aura duré que quelques heures. Cet objectif temps attendu ne sera finalement qu’un tremplin pour de nouvelles aventures. Une nouvelles étape. Depuis Perth, mes aspirations ont bien changé. Je ne rêve plus des mêmes choses. Je ne cherche plus les mêmes sensations. Le bitume. La route. La ligne d’horizon droit devant. Il faudra que je repasse par ici jeter un coup d’oeil, cela dit. Mais aujourd’hui, autre chose m’attend. Ailleurs.
Mon trajet en bus depuis Mount Beauty jusqu’à Sydney, et ma trop longue journée de transfert à Albury, une ville de province inutile et morne.
Et le goût d’amertume, mêlé de contrariété et d’excitation, au moment de monter dans le bus où Clay, le cowboy, m’a déposé. Le doute et la confusion. Aurais-je dû rester une semaine de plus comme ils me le demandaient, malgré tous les problèmes et les tensions ? Ai-je bien fait de partir du jour au lendemain? De faire savoir mon mécontentement ? De ne pas faire profil bas pour garder de bonnes relations, comme je me suis fait une règle d’or de la faire?
Aujourd’hui, au regard de tout ce qui s’est passé dans ma vie depuis ce fameux jour, je sais. Je sais que c’etait le bon choix. Le choix préliminaire, originel, qui entraina tous les autres. La première impulsion de cet enchainement d’événements. La première cause de la dernière conséquence. Le dernier pourquoi du premier comment.
Une période riche et dense, donc. Racontée comme je l’ai vécue. À fond la caisse. Et pourtant la partie la plus marquante de mon voyage. Peut-être la plus importante. Où mon esprit et ma personne ont changés. L’impression d’avoir vécu 10 ans en 2 mois. D’avoir grandi plus que durant l’année de voyage qui vient de passer. Je suis toujours moi-même, mais un peu différent. Un peu plus conscient peut-être. Plus affuté.
Emotionnelement ça n’a pas toujours été facile. Des départs, des adieux des rencontres, encore et toujours. Le départ d’Anna, son messages laissé depuis l’aéroport. On savait que ça viendrait, mais cette fois-ci, pas de sursis. Il n’y a plus ce petit grain d’espoir. La prochaine fois, c’est à Paris. Où ailleurs.
La suite ? Aucune idée. Je retourne à ma ferme quelques jours. Je vais bientôt devoir quitter Francisca. Elle part pour le Timor Oriental. Puis je retourne à Cairns. Busker, un peu. Trouver un boulot, peut-être. Voir ce qui se passe. Et après ? Je ne sais plus. Trop de choses se sont passées. Ma manière de penser cette fameuse suite a changé. Je ne veux plus savoir. Asie ? Et pourquoi pas Amérique latine ? Le monde entier m’appelle. De plus en plus fort. Les opportunités se font plus nombreuses ici et là. Un autre Rainbow Gathering en Amérique du sud, des potes pour me recevoir ici et là. Mais je ne fais pas de plan. Je ne fais plus de plan. Je ne sais même plus quand je quitterai l’Australie. Il y a longtemps j’avais planifié Décembre. Pourquoi Décembre? On s’en fout, on verra. Rien ne presse.
tu resteras présent à jamais
RIP…
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